mardi 28 février 2012
samedi 25 février 2012
mardi 21 février 2012
Islande #27/Þingvellir
Il fut un temps, est-il dit dans les livres, où la nation islandaise ne possédait qu’un seul bien qui eût quelque valeur marchande. C’était une cloche. Cette cloche était suspendue au pignon de la maison de la Lögrétta, à Þingvellir, sur la rive de l’Öxará, attachée à une poutre sous les combles. On la sonnait pour se rendre aux tribunaux, et avant les exécutions. Elle était si vieille que nul ne savait son âge avec certitude…
Premières lignes de La cloche d’Islande d’Halldór Laxness, roman publié entre 1943 et 1946, à un moment où la question de l'indépendance se posait avec une acuité particulière. Situé au début du XVIIIe siècle, ce récit s’ouvre lorsque l'envoyé du roi du Danemark, qui vient se saisir de la vieille cloche de Þingvellir pour en faire des canons, est assassiné dans un geste de révolte par un pauvre paysan déjà condamné à mort pour le vol d'une corde.
Islande #26/Þingvellir
Hljóðs bið ek allar helgar kindir,
meiri ok minni mögu Heimdallar…
Je vous invite à m’écouter tous, êtres sacrés,
Humbles et puissants descendants de Heimdall…
Ces paroles ouvrent la Völuspá, ou « dit de la voyante », un poème cosmogonique de la mythologie nordique, et parmi les chants les plus fameux de l'Edda poétique. Il figure en tête du recueil découvert en 1643 à Skálholt en Islande par l'évêque Brynjólfur Sveinsson. Offert au roi du Danemark Frederik III, l’ouvrage appartenait, sous le nom de Codex regius, à la bibliothèque royale de Copenhague, jusqu’à ce que l’ancienne puissance dominatrice ne le restitue à l’Islande le 21 avril en 1971. Ce poème a probablement été composé vers l'an 1000, peu de temps donc après « l’installation » ou landnám, commencée en 874, et au moment de la christianisation du peuple islandais.
On peut imaginer que c’est par une formule rituelle proche de celle-ci que le silence était demandé à l’assemblée au début de l’Alþing. Ce parlement, fondée vers 930, était composé de 36 chefs de clans locaux, les goðar, et représentait les hommes libres de toutes les contrées de l’Islande. Détenteur du pouvoir législatif et judiciaire, il se réunissait en pleine nature, au pied du Lögberg, le « Rocher de la loi », chaque année en juin pour une paire de semaines. Il était l’occasion d’une véritable fête populaire : jeux, danses, combats de chevaux ou hestavíg, récitations de poèmes, lecture des sagas.
C’est à Þingvellir, ou “Plaines du parlement”, qu’il fut décidé d’établir l’Alþing. La région, située à une cinquantaine de kilomètres de l’actuelle Reykjavík dans le sud-ouest de l’île, rassemblait tout ce dont cette assemblée à ciel ouvert avait besoin : de l'eau, du bois pour le feu et une prairie pour les chevaux, et était facilement accessible des régions les plus peuplées. Le goði le plus éloigné, dirigeant l'est du pays, devait, lui, voyager durant dix-sept jours et traverser l’espace périlleux des déserts, des montagnes et des rivières, pour y parvenir.
L’Alþing marque les débuts de la Nation islandaise. Il est considéré comme le plus vieux parlement d’Europe. Ainsi, dès l’époque médiévale, sur cette terre de rien, est née de la volonté d’hommes libres une forme de pouvoir « démocratique ». Depuis cette époque, Þingvellir reste ce haut lieu de l’identité et de la vie politique islandaise. La République d'Islande y fut proclamée le 17 juin 1944. Encore aujourd’hui, tous les grands événements du pays se déroulent symboliquement sur le site de l’Alþing.
Þingvellir est un lieu unique, par son histoire, mais aussi par sa géographie. En découvrant, dans cette partie de la vallée, l’amphithéâtre naturel que forment les gradins successifs dans la roche basaltique, on ne peut qu’être impressionné par la portée physique et la puissance évocatrice de cet espace. Vaste fossé d’effondrement parcouru de cicatrices, il est une manifestation spectaculaire du rift médio-atlantique. Il est situé entre deux plaques tectoniques : à l’Ouest, le plancher océanique de l’Amérique du Nord, et, à l’Est, celui de l’Eurasie. Dans cette zone à l’activité sismique permanente, le plancher de cette vallée continue de s’enfoncer tandis que ses bords s’écartent inéluctablement de quelques millimètres par an. Dans le paysage, la large faille de l’Almannagjá, « la gorge de tous les hommes », s’ouvre à l’Est. La rivière Öxará, la « rivière de la hache », y entre en formant la cascade Öxarárfoss puis se jette dans le lac Þingvallavatn, le plus grand lac naturel d'Islande. Elle y rejoint alors celles situées au centre de la dépression, ennoyées par les eaux cristallines de la nappe phréatique, elle-même alimentée par les eaux de fonte souterraines du glacier Langjökull.
Ce lieu incarne de manière emblématique le lien primordial qui unit les Islandais et leur conscience civique avec cette terre qui s’entête à les mettre à l’épreuve. Enjambant les siècles, il sera bientôt le théâtre d’un nouvel épisode de cette histoire : c’est en effet là que devrait être ratifiée la nouvelle constitution. Suite à la grave crise financière de 2008 et au référendum de 2010, et à l’issue d’un processus original auquel chaque citoyen de ce pays de 300 000 habitants aura pu participer, le texte refondateur, supervisé par un panel de 25 citoyens, devrait être dans quelques mois soumis à l’Alþing puis à un nouveau référendum. Exercice inédit de démocratie numérique et collaborative, puisque les internautes peuvent proposer leurs commentaires et suggestions d'amendements via les pages Facebook et Twitter du Conseil constitutionnel islandais, mais aussi suivre les réunions publiques retransmises en direct sur la chaine Youtube dédiée, ce processus aboutira à ce que certains ont désigné comme la première « e-Constitution ».
« Nous, peuple d’Islande, voulons former une société juste, où tout le monde peut s’asseoir à la même table », lit-on en préambule du projet. « Nos origines diverses nous enrichissent, et nous sommes responsables, ensemble, de l’héritage des générations passées, la Terre et l’Histoire, la nature, la langue et la culture. »
samedi 4 février 2012
mardi 3 janvier 2012
mercredi 28 décembre 2011
dimanche 18 décembre 2011
Islande #19/Grindavík, Still Life
Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs lignes dans cette eau tranquille et froide, ils les relevèrent avec des poissons lourds, d'un gris luisant d'acier.
Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre ; c'était rapide et incessant, cette pêche silencieuse. L'autre éventrait, avec son grand couteau, aplatissait, salait, comptait ; et la saumure qui devait faire leur fortune au retour s'empilait derrière eux, toute ruisselante et fraîche.
Les heures passaient monotones, et, dans les grandes régions vides du dehors, lentement la lumière changeait ; elle semblait maintenant plus réelle. Ce qui avait été un crépuscule blême, une espèce de soir d'été hyperborée, devenait à présent, sans intermède de nuit, quelque chose comme une aurore, que tous les miroirs de la mer reflétaient en vagues traînées roses…
[…]
En même temps, la pêche allait de plus en plus vite, et on ne causait plus, tant les lignes donnaient ; à tout instant, on entendait tomber à bord des gros poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet ; après, ils se trémoussaient rageusement en claquant de la queue contre le bois du pont ; tout était éclaboussé de l'eau de la mer et des fines écailles argentées qu'ils jetaient en se débattant. Le marin qui leur fendait le ventre avec son grand couteau, dans sa précipitation, s'entaillait les doigts, et son sang bien rouge se mêlait à la saumure.
Extrait de Pêcheurs d’Islande de Pierre Loti
mercredi 14 décembre 2011
vendredi 25 novembre 2011
Islande #16/Highlands, Fjallabaksleið
On ne m’avait pas dit que c’est la lumière et non la géologie qui fait tout le travail. […] La lumière (ciels rapides, énormes nuages au galop, éclairage éperdument changeant) est inimaginable et fabrique en une journée plus d’images magiques que l’œil n’en peut absorber.
Nicolas Bouvier, Voyage dans les Lowlands.
Islande #15/Highlands, F26
Je sais aujourd’hui que des « lieux » […] exceptionnels dans la hideur ou la splendeur et dont l’homme est quasiment absent nous piègent comme un miroir à alouettes, dérobent à notre cœur une image latente et la multiplient comme une gigantesque loupe. Il est vrai qu’en pénétrant dans ce canton désert et indicible, depuis longtemps je n’avais rien vu d’aussi beau, j’avais pensé à la mort en même temps qu’au miracle que c’était d’exister là, exactement là.
Nicolas Bouvier, Voyage dans les Lowlands.
Seules deux pistes traversent les Hautes Terres d’Islande. La piste Kjolur ou F35 s’engage, juste après la cascade de Gullfoss, entre les glaciers Langjökull et Hofsjökull en direction du désert intérieur. La F26, appelée aussi Sprengisandur, la plus longue des deux, permet de relier le Sud au Nord en traversant les territoires situés entre les glaciers Hofsjökull et Vatnajökull.
Chaque « route de montagne », traduction littérale de fjallvegur, est repérée par son numéro précédé d'un F. Ces pistes sont uniquement accessibles aux 4x4 à cause de nombreux gués, infranchissables en voiture de tourisme. Elles ne sont ouvertes qu’en été, quand les autorités estiment que le sol est suffisamment stable et sec pour permettre aux véhicules d'y circuler sans creuser d'ornières.
La route Sprengisandur porte le nom du territoire qu’elle traverse : vastes étendues désolées où la piste longe parfois quelque lac aux rives totalement stériles, où les mousses vertes fluorescentes et les épilobes roses se rassemblent autour des cours d'eau dans un violent contraste avec le gris noir des champs de laves et de cendres volcaniques environnant, où la vue porte au loin jusqu’aux dômes lumineux des glaciers.
C’est une voie très ancienne, déjà utilisée aux temps de la colonisation de l'île. Ce désert avait mauvaise réputation et les Islandais se hâtaient en le traversant. Ils redoutaient les brusques changements de temps, le manque de pâturage pour les chevaux, les hors-la-loi et les proscrits dont on se racontait les histoires mais aussi la présence des fantômes, elfes, esprits et autres créatures maléfiques qui hantaient les hauts plateaux. Sprengisandur peut d’ailleurs se traduire par "les étendues de sable qui épuisent" les chevaux.
On retrouve cet effroi dans Á Sprengisandi, une chanson populaire islandaise. Un cavalier encourage son cheval à poursuivre car il n'est pas rassuré dans ce désert fréquenté par les elfes et qui s’étend à perte de vue.
Ríðum, ríðum og rekum yfir sandinn, rennur sól á bak við Arnarfell. Hér á reiki er margur óhreinn andinn, úr því fer að skyggja á Jökulsvell; Drottinn leiði drösulinn drjúgur verður síðasti áfanginn. Þei, þei! Þei, þei! Þaut í holti tófa, þurran vill hún blóði væta góm. Eða líka einhver var að hóa, undarlega digrum karlaróm; Útilegumenn í Ódáðahraun, eru kannske að smala fé á laun. Ríðum, ríðum, rekum yfir sandinn, rökkrið er að síga á Herðubreið. Álfadrottning er að beisla gandinn, ekki er gott að verða á hennar leið; Vænsta klárinn vildi ég gefa til, að vera kominn ofan í Kiðagil. | Ride, ride, ride over the sand, the sun is setting behind Arnarfell. Round here there are many (dirty) spirits, 'cause it's getting dark on the glacier (ice); Lord, lead my horse, the last part of the way will be hard. Tssh, sssh! Tssh, sssh! On the (small) hill a fox ran, her dry mouth she wants to wet with blood, or perhaps someone was calling with a strangely dark male voice; Outlawers in Ódáðahraun are maybe rounding up some sheep secretly. Ride, ride, ride over the sand, There's getting dark on Herðubreið, The elf queen is bridling her horse, There's not good to meet her; My best horse I would give to reach Kiðagil. |
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